Allocution funèbre d’Adèle Hauwel

prononcée par Gisèle De Meur le 2 septembre 2004 à Uccle

Mesdames, Messieurs, cher-e-s ami-e-s

Je vais tout d’abord prononcer quelques mots au nom du Groupement Belge de la Porte Ouverte.

Le meilleur hommage que l’on puisse faire à une femme de la trempe d’Adèle Hauwel m’a semblé être de lui redonner une occasion de s’exprimer en public; voici donc une partie des propos d’Adèle, recueillis par Élodie lors de visites à l’Hôpital Molière:

«Le féminisme d’abord!», disait-elle. Je veux que sur ma notice nécrologique, ça apparaisse en aussi gros que mon nom!

C’est quoi le féminisme, Adèle?
C’est l’égalité de droits, de chances, et de devoirs entre les hommes et les femmes.
De l’âge de 0 à 10 ans, qu’est-ce que tu retiens de ton enfance, Adèle?
L’apprentissage de la lecture par mon grand-père maternel.
De 10 à 20 ans?
Pouvoir faire des études à l’université, mon adhésion à la Porte Ouverte.
De 20 à 30 ans?
De m’apercevoir que ce qui est censé protéger les femmes freine en fait leur progression professionnelle.
De 30 à 40 ans?
Les effets des interdictions professionnelles sur les femmes.
De 40 à 50 ans?
Que mai 68 a été déclenché par des hommes qui voulaient pouvoir aller violer les filles jusque dans les chambres de leur cité Universitaire.
De 50 à 60 ans?
L’action anti-«Miss Belgique», l’émergence de la contraception.
De 60 à 70 ans?
À la Porte Ouverte, les luttes contre l’inégalité des droits économiques et civils.
De 70 à 80 ans?
Le vote de la loi sur l’avortement, le retour du chômage et des horaires incomplets imposés essentiellement aux femmes.
Avant de partir, Adèle, un dernier message?
Contre le «retour de balancier du patriarcat», contre l’idée que tout est définitivement acquis: Vigilance! Vigilance! Vigilance!

Adèle Hauwel est née en 1920 dans une famille à l’esprit ouvert. Son père possède de grandes valises d’où sortent les échantillons de tissus qu’il vend, sa mère n’exerce pas d’activité rémunérée. Si cette famille est de culture catholique, les parents n’ont de cesse de mettre à disposition de leurs trois filles des revues, des livres pour les inciter à penser plus loin.

Ainsi, très jeune, Adèle se révèle assoiffée de lectures, elle se passionnera pour les récits d’Ella Maillart (expédition en Afghanistan), de Virginie Herriot (tour du monde en bateau) et bien d’autres.

À 15 ans, la lecture de «Fécondité» d’Émile Zola laisse Adèle scandalisée d’une telle utilisation du corps des femmes. Si elle est révoltée une fois de plus par les écrits d’un homme, fût-il célèbre, cette même année, elle est enthousiasmée par une femme: Louise De Craene-Van Duuren, fondatrice du groupement belge de la Porte Ouverte pour l’émancipation de la travailleuse. Elle la rencontre à une réunion publique où elle s’est rendue avec sa mère et sa soeur aînée Lucie qui participe à des cercles de réflexions et y introduira Adèle. Les années 30 sont les années noires de l’emploi pour les femmes, contraintes par des réglementations iniques de céder leurs emplois aux hommes.

Quelques années plus tard, Adèle hésite à la porte de l’Université entre philosophie et médecine. Elle opte finalement pour la médecine, qui lui semble laisser plus de libertés d’expression et d’action. Ces années d’Université lui permettent de s’épanouir, de développer sa personnalité.

En 1945, Adèle achève de se donner les conditions d’être elle-même: choisissant de ne pas «fonder une famille», elle milite plus que jamais à la Porte Ouverte et ouvre son cabinet de médecine dans le quartier «Ma Campagne». Avec Louise De Craene, Marcelle Renson, Stella Wolf, Jeanine Van Esch et tant d’autres, elle poursuit inlassablement le travail de documentation sur la situation des travailleuses du monde entier entrepris par la Porte Ouverte.

Dans son cabinet médical, Adèle oeuvre aussi pour l’émancipation féminine en proposant aux femmes le recours à la contraception et déjà à cette époque, à la contraception d’urgence dite «du lendemain». Lorsque Willy Peers occupe le devant de la scène judiciaire pour «avortement», elle préfère continuer son oeuvre dans l’ombre. Le militantisme féministe d’Adèle, comme le fut aussi sa résistance à l’oppression nazie, est fait de petites et de grandes actions quotidiennes; dans nombre de situations, sa voix, sa volonté et son courage font oublier sa petite taille à des hommes pourtant parfois bien décidés à en découdre.

En 1971, Adèle assiste à l’élection de «Miss Belgique»: Danielle, membre de la Porte Ouverte, a réussi à être préélectionnée malgré sa minorité et lorsqu’elle est élue «Miss Belgique», elle dénonce l’horreur patriarcale d’une telle cérémonie sous les encouragements de ses complices de la Porte Ouverte dans le public.

L’énergie, l’intelligence et les convictions d’Adèle en font une militante de choc, qui ne s’accorde aucun répit, et méprise les plaisirs, et les distractions; elle ira jusqu’à déclarer que la musique, c’est du temps perdu au détriment de la diffusion d’informations! Son temps libre est entièrement dédié à la cause des femmes et à la diffusion des idées féministes: Elle organisera le plus de débats possibles pour informer sans relâche les femmes, publiera sans faillir ses informations critiques dans le Bulletin de la Porte Ouverte et tentera d’enrôler dans le Groupement de nouvelles générations et ainsi continuer de progresser vers son objectif: l’émancipation de la travailleuse.


Adèle, j’ai encore quelques choses à vous dire…

C’est dur de se séparer d’un compagnon de route… 35 ans de coude à coude, de luttes, de coups de gueule, parfois même d’éclats de rire… 35 ans à deviser très sérieusement, sans jamais nous lasser, sur notre commune passion pour les chats… quel voyage…

Quand j’avais 20 ans et vous 50, vous aviez une petite auto qui roulait par pure fidélité à votre égard, toujours dans la mauvaise vitesse, en cahotant et elle nous conduisait, clandestines, la nuit, avec notre seau de colle à tapisserie, et nos affiches électorales. C’est la première fois que je vous ai entendu jurer comme un charretier… quand le seau s’est complètement déversé à nos pieds, dans l’auto, suite à un de vos légendaires coups de frein!

Quand j’en eus 50, et vous 80, nous avons davantage arpenté les allées des cimetières que les rues de Bruxelles by night… oeuvre de mémoire, pour que les femmes ne soient jamais plus les «oubliées de l’Histoire»… et chaque fois, avec ce désespoir malicieux qui vous accompagnait souvent, vous me disiez: «voilà! elle est hors d’atteinte: plus rien ni personne ne la fera souffrir», et nous plaisantions sur la vie, la mort, chacune toujours recommencée?

Adèle, à votre demande, je vous ai fait deux promesses en prévision de votre grand départ:

La première ne nous apportera pas de surprise.

Adèle, sur son lit d’hôpital, le 27 juillet 2004, m’a dicté son Testament spirituel; je vous le livre:

«Je veux et je souhaite:
Que le Groupement Belge de la Porte Ouverte demeure; qu’il soit géré dans le sens d’une continuation de ses objectifs initiaux et non d’une liquidation – et ce, même si peu de personnes peuvent encore s’en charger.»

Adèle m’a confié ces dernières volontés avec la mission de les divulguer après sa mort et de les mettre en oeuvre.

Elle a exprimé sa confiance que l’ensemble des membres de P.O., et en particulier son Comité, auront à coeur d’y aider en contribuant, chacun selon ses possibilités, à poursuivre les activités du Groupement.

La seconde est plus difficile à sortir… mais une promesse c’est sacré… alors, chers amis, excusez-moi du caractère incongru de ce que je vais prononcer.

Adèle avait un sens aigu de l’auto-dérision, quand elle s’exprimait devant des intimes. Debout devant la porte du 16 rue Américaine qu’elle était contrainte de quitter, quelques jours avant son hospitalisation, Adèle est déjà bien pâle, mais elle a l’oeil qui pétille encore et plaisante sur elle-même, sa lassitude et son désir d’en finir… Puis malicieusement, me regardant bien en face, elle conclut: «Je voudrais que l’on dise de moi, devant mon cercueil»:

(Voilà: «la vieille panthère est tombée de son cocotier»…)

C’est dit, Adèle.

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